A l’inverse des personnages de Pirandello, Mademoiselle Esprit-Madeleine Poquelin refuse à toutes forces d’être un personnage. Fille de l’illustre Jean-Baptiste, elle semble éprouver un incommensurable dégoût à l’égard du théâtre, des «théâtreux» et de l’ignoble public qui rit devant leurs déballages.
On peut la comprendre. Son génial géniteur donna la vie à d’innombrables créatures imaginaires mais fut sans doute incapable de donner le goût de vivre à sa propre progéniture. En observateur aigu du réel, il sut admirablement capturer le vivant et le pousser jusqu’au grotesque dans les inventions de son esprit, mais cette alchimie qui consiste à faire du faux avec le vrai est justement ce qui fait horreur à sa fille. Surtout lorsque ce sont ses proches et les membres de sa famille qui sont mis sur le gril. Peut-être la fillette rêvait-elle d’une enfance ordinaire avec un papa et une maman comme tout le monde. Comme si ça existait!... Et peut-on reprocher son silence à un homme qui a si brillamment parlé par tant de bouches ?
On pourrait aussi rétorquer à Esprit-Madeleine Poquelin qu’il y a quelque avantage à devenir un personnage. On y gagne, au passage l’immortalité. Et personne sans doute, ne se fût souvenu d’elle, si Giovanni Macchia n’avait inventé de la mettre enfin au théâtre sur cette scène qu’elle avait fui sa vie durant.
C’est là que le public l’a découverte, au Local, dans la mise en scène sobre de Cyril Bacqué, sous les traits de Anne Lehmann.
A la sortie, la comédienne dont le talent nous avait enchanté, semblait elle-même prise des doutes de son personnage. Ce sont là les inquiétudes d’une première. Et pourtant, quelle justesse de ton dans les souffrances retenues la plupart du temps ou lâchées d’un souffle, à d’autres moments ! Quelle intelligence sensible dans la manière de tout dire en ayant l’air de tout garder pour soi! C’est le don d’une grande comédienne de jouer l’impudeur absolue sans l’ombre d’une indécence. Ce don, Anne Lehmann l’enrichit d’un beau métier où l’art de pratiquer la rupture (d’humeur, de ton, de sentiment) fonctionne sans qu’on s’en aperçoive. Dans sa bouche ce silence de Molière devient assourdissant sans jamais devenir bavardage et nous renseigne sans complaisance sur la douleur d’une femme face à l’amour non vécu, face à la vie vécue comme malgré soi.
Face à elle, Cyril Bacqué, relance l’interview-interrogatoire avec ce rien de cruauté sous des airs de fausse naïveté qui est le propre de ceux qui «veulent savoir». Il se tire, au passage, avec brio du double rôle toujours inconfortable d’acteur et de metteur en scène.
Tendue de nuit, comme sortant par flashes de la mémoire, la mise en scène déroule ses méandres autour d’un simple fauteuil qui semble être comme une réminiscence funèbre. En fond, de petits cadres animés évoquent d’autres espaces de la mémoire. Ce pourrait être un album de photo, de naïves images de la vraie vie ou des moments de bonheur furtifs. Un papillon volette, un petit automate joue au cirque… On en voudrait davantage.
Justesse de ton, économie de moyens, sincérité du jeu sont les grands atouts de ce spectacle où le verbe sort vainqueur. Finalement il nous est montré ici la souffrance toute simple des êtres ordinaires confrontés à l’égoïsme monstrueux de ceux qui prennent toute la place. Alors, après avoir assisté à ce silence-là, on se prend à rêver à ce que serait un monde où ceux qui se taisent se mettraient enfin à parler.
FHS